Réaction de l’Islam


Réaction de l’Islam
Réaction de l’Islam
    Créationisme, aristotélisme et astrolâtrie, doctrine gnostique des hypostases, métaphysique de la lumière, tels sont les traits qui viennent modifier ou renforcer le néoplatonisme. Il en reste l’essentiel, une doctrine et une méthode : l’affirmation de la présence de Dieu dans les choses par son rayonnement, et l’affirmation que nous pouvons connaître cette présence par la simple spéculation. Par là, le néoplatonisme venait se heurter à l’Islam : si l’Islam affirmait la présence de Dieu, il ne s’agissait pas du même mode de présence ni de la même méthode pour le connaître ; ici l’aspect social domine l’aspect cosmique : le Prophète est l’homme élu en qui se manifeste Dieu, et la foi dans le Prophète est le moyen d’accès vers Dieu. Le continuisme platonicien, qui englobe une explication totale de l’univers et qui relie la théologie à la cosmologie, se heurte au discontinuisme de l’Islam qui affirme une suite d’actes discontinus, explicables par la puissance toute nue de Dieu, création volontaire, révélation, par le Prophète, de la Parole de Dieu, du Coran dont les théologiens se demandent si elle est créée ou incréée. Le néoplatonisme met Dieu dans le lointain, au delà de tous les intermédiaires qu’il faut parcourir pour l’atteindre ; et cet éloignement ne peut être corrigé que par le mysticisme, l’affirmation d’une intuition immédiate et exceptionnelle de Dieu. La foi islamique, au contraire, met Dieu tout près du croyant, sans s’embarrasser d’aucune considération cosmologique ; c’est la révélation opposée à l’émanation. Cette notion peut admettre bien des nuances : mais toujours la lumière divine, au lieu de s’épandre selon une sorte de loi nécessaire, se concentre en une suite de personnages historiques réels, dont le dernier, selon l’orthodoxie, est Mahomet, tandis que, pour les schiites perses, la révélation de Dieu doit continuer par la série des douze Imams.
    Le discontinuisme, élément d’une vision du monde qui se rattache à la religion islamique, se développe dans ce groupe de théologiens musulmans, étrangers à la pensée grecque, que l’on appelle les Mutekallemin, « ceux qui disputent ». Groupe très varié puisqu’il comprend des hérésies opposées l’une à l’autre, celle des Gabarites qui, poussant l’unité de Dieu jusqu’à nier de lui tout attribut, sont des fatalistes, jusqu’aux Kadarites qui sont indéterministes. De plus à ce Kalam purement théologique vient s’ajouter un Kalam à demi philosophique, celui des Motazilites ou séparés, strictement monothéistes sans doute et affirmant la création du monde dans le temps, mais admettant aussi la libre recherche : Wasil, le fondateur de la secte, né à Médina en 699, « se sépare » des théologiens radicaux qui n’admettaient pas d’état intermédiaire entre le croyant juste et l’impie. Abou’l Hodéil de Basra, né en 757, cherche à concilier l’unité de Dieu avec la multiplicité des attributs, en voyant en eux des modes sous lesquels apparaît l’essence divine ; Dieu est savant non par une science distincte de lui, mais par une science qui est son essence.
    A cette sorte de libéralisme en théologie, l’orthodoxie musulmane réagit, au début du Xe siècle, par un atomisme radical avec Abul Hassan al Ascari (873-935) : l’école ascarite devient à ce moment théologie officielle. Comme on l’a très bien vu, d’ailleurs, Ascari, dans l’expression de sa doctrine, s’inspire non pas de la tradition épicurienne, mais des exposés qu’Aristote avait donnés de la doctrine de Démocrite, et même de certaines notions proprement aristotéliciennes, car l’atomisme ascarite n’est pas seulement un atomisme physique, mais aussi un atomisme de la durée : le temps est fait d’indivisibles comme le monde physique est constitué par une quantité innombrable d’atomes répandus dans l’espace vide ; mais Ascari n’est pas du tout un mécaniste cherchant une explication rationnelle des phénomènes ; aussi juge-t-il que, pour rendre compte du changement, il faut ajouter à la notion d’atome une autre notion, celle d’accident ; un phénomène n’est pas seulement groupe d’atomes, il est production d’un accident, couleur, odeur, etc., dont ce groupe est le sujet. Entre ce sujet et cet accident, il y a nul rapport intelligible ; nul rapport intelligible non plus entre les accidents qui se succèdent dans le sujet. Les accidents doivent donc être chaque fois créés par Dieu. De plus, comme le temps est formé d’atomes instantanés, il n’y a pas de raison pour que l’accident, existant dans le sujet en un instant, y existe à l’instant suivant ; il doit être à chaque instant créé par Dieu. Ce qui importe aux théologiens ascarites, à ces prédécesseurs lointains de Malebranche, c’est moins la discontinuité dans l’espace que la discontinuité dans la durée ; l’une et l’autre, mais surtout la seconde, sont l’expression de la volonté souveraine et incompréhensible de Dieu. Nulle vision du monde n’est plus opposée au continuisme non moins radical des platoniciens.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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